Le Terrorisme international peut-il déclencher une guerre mondiale ?
(L'assassinat de François-Ferdinand á Sarajevo)


Tibor Takács
University assistant at the Department of Legal History of the University of Miskolc /
Assistant universitaire au Département d'Histoire de Droit à la Faculté de Droit, de l'Université de Miskolc.
Takacstibor@hotmail.com

Introduction

L’archiduc d’Autriche François-Ferdinand, né en 1863 à Gratz, a joué sans aucun doute un rôle fondamental de l’histoire européenne et mondiale du XXéme siècle. Après le suicide tragique du prince héritier Rodolphe, François-Ferdinand, petit-fils de l’archiduc François-Charles, est devenu le prétendant virtuel au trône, ce titre ne lui ayant été jamais attribué. Après avoir conclu un mariage morganatique avec la comtesse Sophie Chotek, future duchesse de Hohenberg, il a été nommé inspecteur général de l’ensemble des forces armées autrichiennes en 1913, mais tout en restant écarté des affaires de l’Etat, il a pris la conscience de la nécessité de réformer la monarchie. Son assassinat à Sarajevo, le 28 juin 1914, par des partisans serbes, provoque le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Son assassinat ne peut pas être considéré comme un crime isolé, mais au contraire, comme élément et exemple du terrorisme international. Naturellement, l’action des jeunes fanatiques serbes a été soutenue secrètement par les mouvements radicaux et ultra-serbes, qui étaient soutenus par des personnes jouant un rôle important dans la vie publique et politique serbe.

Chronique de l’assassinat

Avant le voyage à Sarajevo de prince héritier, la question de savoir pourquoi l’empereur François-Joseph 1er, qui connaissant la situation réelle de Balkan, n’a pas empêché ce voyage, a été soulevée par la Cour autrichienne. Au moment où le projet des manœuvres militaires de l’armée autrichienne à côté de la frontière serbe a été mis au jour, Jovan Jovanovic, l’ambassadeur serbe à Vienne, s’est adressé directement à Bilinski, ministre de la finance austro-hongrois, chargé des affaires bosniaques, pour empêcher le voyage de prince héritier. Il a fait valoir que le déroulement de ces manœuvres militaires le jour de Vidovdan, fête nationale de la Bataille de Kosovo Polje de 1389, bataille héroïque des peuples sud-salves contre les oppresseurs turques, serait considéré par les nationaux serbes comme provocation dangereuse contre l’indépendance de la Serbie. Le problème était d'autant plus accru que le prince héritier avait l’intention de diriger personnellement et naturellement sur terre les manœuvres, d’autant plus qu’il était considéré personnellement comme l’ennemie du peuple serbe. Le général Potiorek, dirigeant desdites manœuvres militaires, a expressément forcé la réalisation du plan d’origine, et l’a jugé absolument nécessaire pour ne pas montrer la faiblesse de l’armée autrichienne. Le prince héritier, lui-même, a refusé de prendre des mesures de sécurité plus élevées ou d’abandonner son voyage.

Le voyage de François-Ferdinand et de son épouse a été riche en événements sinistres. Ils ont pris le train à la gare de Chlumec, petite ville tchèque, mais le commandant de cette gare, prenant peur, a annoncé la surchauffe du principal essieu de la voiture de salon réservée strictement à l’usage de couple héritier. A cause de cet incident, selon le mémoire de baron Morsey, le prince héritier s’est adressé à son épouse : « Tu vois, il commence comme ça. D’abord, une voiture surchauffée, puis un attentat à Sarajevo, et si tout ça ne sert à rien, une explosion sur la navire Viribus unitis ». Le deuxième incident inattendu s’est produit à la gare de Vienne ; l’éclairage de la voiture est tombé en panne, quelques minutes avant le départ du train. Comme on n’avait pas suffisamment du temps pour remédier à cette panne, quelques bougies se sont substituées à l’éclairage habituel.

D’après les récits des personnes proches du prince, le couple héritier, sur le conseil de baron Rummerskirch - qui, pendant la duré des manœuvres militaires, résidait à Ilidza, ville d’eaux très fréquentée, prés de Tarcin, - a demandé que l’on abandonne la parade militaire pour retourner immédiatement à Vienne. Cependant, le lieutenant-colonel Merrizi, officier d’ordonnance du général Potiorek, a ordonné le maintient de la parade militaire, en expliquant la haute importance de cette visite parmi les membres dirigeantes bosniaques. En même temps, il a affirmé que l'abandon de cette parade exercerait une influence négative sur les relations politiques autrichiennes et que l’état d’esprit du peuple étaient excellent à Sarajevo.

Le voyage du prince héritier est né sous de mauvais auspices, ce que François-Ferdinand n’a pas su prendre en considération. Mais, le déroulement des événements historiques ne pouvait pas être arrêté.

Le 26 et 27 juin 1914, le prince héritier s’occupait des manœuvres militaires, tandis que son épouse, en compagnie de baron Morsey, visitait la ville de Sarajevo. Au soir de 27 juin, le couple héritier a donné à dîner à Ilidza où les dirigeants des autorités civiles étaient invités. Le matin de 28 juin, François-Ferdinand a fait appeler le baron Morsey pour lui montrer sa nouvelle cravate militaire qui fonctionnait avec un bouton à pression, détail qui joua un rôle important après l’assassinat puisqu’il permit un rapide déshabillement du prince héritier. Après avoir participé à la messe, ils ont pris un train particulier à 9 heures et demi, en compagnie des membres de leur suite pour arriver à la gare de Sarajevo, où le général Potiorek les ont accueillis. Suite à la visite du camp militaire, ils ont pris les voitures dans l’ordre suivant : dans la première voiture se sont installés le couple héritier, le générale Potiorek et le propriétaire de cette voiture; dans la deuxième voiture, ont trouvé la place le comte Boos-Waldeck, propriétaire de la voiture, le colonel Bardolff, ainsi que le grand maître des cérémonies Rummerckirch et le lieutenant-colonel Merrizi. Les trois autres voitures ont été consacrées à l'aménagement des membres de la suite. Une sixième suivait le cortège des voitures. Il peut être étonnant que dans le cadre de la visite officielle du prince héritier de la Monarchie austro-hongroise, il ait été fait usage de voitures privées qui étaient, dans la plupart des cas, en mauvais état et considérées comme des voitures simples ou quotidiennes.

En traversant le centre-ville, une détonation d’un coup de fusil Flaubert s’est produite à côté du bâtiment de la Direction de la poste, et un homme s’est jeté dans le ruisseau de Miljacka. Rapidement, une bombe a été lancée par Gabrinovic sur la première voiture ; le prince héritier, réagissant proprement, l’a percutée, entraînant l’explosion de la bombe dans la deuxième voiture. Les éclats de bombe a grièvement blessé le lieutenant-colonel Merrizi à la tête. La file des voitures s’est immédiatement arrêtée, et les membres de la suite sont descendus pour voir le couple héritier. François-Ferdinand, lui-même, est descendu pour acquérir la certitude que personne n’avait trouvé la morte et pour apporter son aide aux blessés. La voiture de comte Boos-Waldeck est devenue inutilisable et la vite pare-brise de la troisième voiture a également été cassée. Parmi les piétons se trouvant au milieu de la file des voitures, une vingtaine était légèrement blessé. Un coiffeur, ayant la nationalité hongroise, résidant à Sarajevo, s’est jeté dans le ruisseau pour arrêter Gabrinovic, l’auteur de crime.

Quelques minutes après l’explosion de la bombe, le couple héritier et sa suite sont arrivés à l’Hôtel de ville de Sarajevo où le maire de la ville, Fehim effendi Curcic, a commencé à prononcer son discours solennel qui a été vu interrompu par François-Ferdinand, laissant échapper le cri suivant : « Monsieur le Maire ! Nous sommes venus dans votre ville et ici, nous sommes accueillis par des bombes ! Bien, maintenant vous pouvez reprendre votre discours ! ». Après avoir accueilli les salutations des invités, le prince héritier a ordonné le baron Morsey d’accompagner la duchesse soit à la ville d’Ilidza, soit au palais du gouverneur. Mais la demande de prince a été rejetée par son épouse. Même dans cette situation très inquiétante, François-Ferdinand avait eu l’intention d’aller à l’hôpital pour voir le blessé Merrizi. Le parcours qui devait être effectué par sa voiture était fixé conjointement par Bardolff et Gerber, chef de la police municipale. Le maire et Gerber se sont installés dans la première voiture, tandis que le couple héritier et le général Potiorek, ainsi que le comte Harrach dans la deuxième. En prenant le chemin vers l’hôpital municipal, la première voiture s’est trompé de route; s' apercevant de cette erreur, le chauffeur de la voiture de prince héritier, par ordre de général Potiorek, s’est arrêté pour retourner et suivre le bon chemin. Au moment où la voiture s’est arrêtée, des coups de feu ont été tirés sur le couple héritier. La tête de la duchesse Hohenberg est tombée sur le torse de prince qui s’est rejeté au fond de la voiture. Ils sont restés dans la même position jusqu’à ce que la voiture soit retournée au palais du gouverneur avec la plus grande vitesse possible. L’assassin, le jeune Gavrilo Princip, a été arrêté par le baron Morsey juste après les coups de feu ; mais selon lui, les policiers présents sur le lieu de crime n’ont pas agit rapidement, du fait de la faiblesse des contrôles réalisés le jour de l’assassinat dans toute la ville de Sarajevo.

La duchesse a trouvé la mort au moment du coup de feu ; le médecin Feuer a tout tenté pour la sauver, mais rapidement, il a déclaré ne pouvoir plus rien faire : « Toute aide est impossible ; sa Majesté est décédée ! ». Le Père Puntigam a fait la dernière onction sur le prince héritier. L’archevêque de Sarajevo, accompagné des prêtes, a prié à côté du corps de François-Ferdinand.

Quatorze ans après son mariage – le 28 juin 1900 –, le prince héritier et son épouse ont trouvé la mort à Sarajevo sous le tirs d’un jeune ultra-serbe, Princip. Cet événement est considéré comme la cause immédiate du déclenchement de la Première Guerre mondiale et a ouvert une des pages les plus noires de l’histoire européenne et mondiale.

Situation politique de l’époque dans les Balkans

Le 7 octobre 1879, une alliance a été conclue par l’Allemagne et la Monarchie austro-hongroise, afin d’assurer une aide militaire mutuelle en cas d’agression de l’une des parties au traité par la Russie. L’alliance a été indirectement soutenue par la plus grande puissance du monde de l’époque, l’Angleterre, la France et la Russie étant considérées comme ses ennemies. Pendant les quinze années suivantes, la zone d’influence de la Monarchie a été élargie dans les Balkans. En 1881, les relations entre la Russie et l’Allemagne ont été améliorées grâce à la politique de Premier ministre allemand, Bismarck, qui avait commencé à rapprocher les intérêts allemands et russes concernant la situation politique dans les Balkans. Au cours de la même année, un traité secret a été conclu par la Monarchie et la Serbie dont la situation économique a été raillée, de plus en plus, à la Monarchie. Toutefois, l’opposition politique serbe a progressivement vu le jour ; c’est d’ailleurs en 1881 que le parti radical de Pasic a été fondé. Une alliance tripartie entre la Monarchie, l’Italie et l’Allemagne a été signée le 20 mai 1882 à Vienne, dans le but de sauvegarder le principe de la monarchie dans chacun de ces trois pays, mais il servait à assurer les intérêts de ces pays contre la France. Ces trois dits traités avaient pour finalité de renforcer la Monarchie dans les Balkans, car il lui garantissait le soutien allemand et la neutralité italienne en cas de conflit avec la Russie. Le renforcement de la Monarchie et l’isolement de la Russie ont abouti, en Roumanie, au refoulement de l’influence française et à la conclusion d’une alliance, en 1883, entre la Monarchie et la Roumanie.

Ces événements ont abouti au renforcement de la position politique autrichienne dans les Balkans. Ces années peuvent d’ailleurs être considérées comme l’âge d’or de la Monarchie dualiste. Grâce à cela, presque tout le territoire de Balkans est tombé sous l’influence autrichienne et inversement la Russie en a été refoulée. La politique sud-slave de la Monarchie des années de 1880 tendait à créer et à intégrer sous l’autorité de la Couronne des unités de province des peuples sud-slaves ; mais, dans le même temps, l’opposition serbe encourageait une politique d’unification.

Au moment de la Révolution industrielle, et compte-tenu des différences de développement économique au sein du continent européen, les positions politiques ont été profondément réorganisées. L’Autriche-Hongrie était beaucoup moins développée économiquement que la France, l’Allemagne, et, par conséquent, elle est devenue au début des années de 1900 un pouvoir de seconde ordre, notamment en matière de politique extérieure. L’alliance tripartie [réunissant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie] de 1882 a encouragé le rapprochement économique et politique entre la Russie et la France. Si la conclusion de l’alliance, en 1894, entre la Russie et la France, a été considérée comme aboutissement négatif, elle n’a pas pour autant modifié la situation dans les Balkans. La situation des pays membres de l’alliance tripartie a largement évolué : le rôle de l’Allemagne a connu un réel développement au préjudice de la position autrichienne et italienne. La Monarchie se trouvait intégrée à une alliance dont le principal ennemie était l’Angleterre, tandis que la position russe était encouragée par la France et l’Angleterre. Cette situation a été admise au sein de la cour autrichienne, et certains, comme le principe héritier Rodolphe, ont émis l’idée de relâcher un peu le cadre de l’alliance tripartie.

Il était désormais évident que si l’Allemagne ne pouvait pas compter sur la Monarchie austro-hongroise, il ne lui resterait qu’une seule solution pour préserver ses intérêts : le rapprochement vers la Russie. Cette situation était particulièrement dangereuse pour les intérêts autrichiens. La Cour de Habsbourg a bien reconnu qu’au regard de cette nouvelle situation, il était nécessaire de régler définitivement ses relations avec la Russie tsariste pour faire obstacle à une alliance germano-russe. A l’occasion de la visite officielle de François-Joseph 1er à Saint-Pétersbourg, un traité a été conclu entre la Monarchie et la Russie pour maintenir le statu quo dans les Balkans.

A la fin du XIXeme comme au début du XXeme siècle, la Monarchie s’occupait de ses problèmes internes, notamment les questions nationales et sociales, tandis que la Russie était largement tournée vers la guerre contre le Japon. Jusqu’à ce moment, les nouveaux pays des Balkans, notamment le Monténégro, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce, se renforçaient tant économiquement que politiquement alors que les mouvements d’indépendance des peuples sud-salves profitaient largement des crises internes de la Turquie, de la Monarchie dualiste, ainsi que de la Russie tsariste. En 1903, le couple royal serbe a été assassiné par les membres d’un groupe d’officiers permettant à la famille royale Karadjordjevic, de monter sur le trône, soutenue en cela par la politique extérieure russe.

Dès 1907, la Monarchie est parvenue à stabiliser la crise interne, ce qui lui permit de se concentrer sur les questions extérieures, notamment sur la crise de plus en plus profonde dans les Balkans. Le chef d’état-major autrichien, Conrad von Hötzendorf, en accord avec l’empereur François-Joseph 1er, a fait préparer un projet tendant à l’annexion de la Serbie au profit de la Monarchie. En mai 1907, le ministre austro-hongrois de la finance, Burian, a rédigé un rapport sur la Bosnie-Herzégovine, dans lequel il déclarait : « Actuellement, il n’y a pas de crise, notre gouvernement est encore le maître de la situation ». Il a également proposé d’intégrer ledit territoire dans le cadre de la Monarchie, en laissant une autonomie assez large pour les serbes. L’annexion a été faite le 6 octobre 1908 ; elle a été soutenue financièrement par la Turquie, et approuvée par toutes les grandes puissances européennes, compte-tenu de leurs différentes crises internes et externes.

La politique préconisée par François-Ferdinand trouvait sa limite dans la nécessité de ne pas être en guerre avec l’empire russe. Il était faorable à une guerre d’intervention contre l’Italie et la Serbie, mais au moment où la situation risquait de dévier vers une guerre avec la Russie, le prince héritier est devenu fidèle à la diplomatie pour éviter un conflit militaire. D’ailleurs, en février 1912, au cours d’une discussion avec le directeur du cabinet, Bardolff, il a déclaré : «Etre en guerre avec l’empire russe signifierait la fin de notre monarchie. En agissant militairement contre la Serbie soutenue par la Russie, nous allons nous trouver, tout de suite, en guerre avec l’empire russe. Est-t-il nécessaire que l’empereur autrichienne et le tsar russe se détrônent mutuellement et en conséquence de cela, ils encouragent le développement des révolutions ? ».

Le but principal de la politique externe autrichienne était donc d’éviter un conflit militaire avec la Russie, à propos de la situation dans les Balkans, ; mais, cette solution ne tenait pas compte des mouvements d’indépendance serbes et restait entièrement concentrée sur les événements externes.

Précédents de l’assassinat

Les assassins de couple héritier autrichien étaient des jeunes, n’ayant aucune expériences des affaires politiques, intégrés aux différents mouvements nationaux et ultra-serbes, dont le but principal était de lutter contre l’annexion autrichienne et d’arracher la Serbie au corps de la Monarchie. Ces mouvements bénéficiaient également du soutien tant matériel que politique de la part du gouvernement serbe.

En 1908, année de l’annexion autrichienne de la Serbie, Narodna Obrana, mouvement d’indépendance serbe, a été fondée dans le seul but de mener une propagande contre la Monarchie austro-hongroise et de rattacher les peuples sud-slaves au territoire serbe. Ce mouvement a regroupé plus de 2000 organismes municipaux fonctionnant sur tout le territoire du pays. Plusieurs officiers, ministres et hommes politiques travaillaient dans le cadre d’Obrana, par exemple le ministre Jovanovic, le général Jankovic, et le haut-fonctionnaire Dacic. Des manifestations, les cours scolaires ont été organisés dans toutes les villes du pays pour propager l’idée de la Grande Serbie. Le complot, group d’Obrana ayant le but d’assassiner le prince héritier, a été constitué de trois personnes suivantes : Gavrilo Princip, Nedjeljko Cabrinovic et Trifko Grabez. Il a été soutenue par le commandant serbe Voja Tankosic et l’agent ferroviaire Milan Ciganovic. Les bombes et les pistolets nécessaires à l’assassinat ont été fournis par Tankosic et Ciganovic ; les assassins ont été formés, pendant plusieurs jours, par deux officiers, à l’ordre du commandant Tankosic, prés de la gare de Beograd, au champ de feu de Topsider. Leur voyage de la Serbie vers la Bosnie-Herzégovine a été préparé par Ciganovic et dirigé par le sergent-major Radivoj Grbic. Par conséquent, la complicité directe du gouvernement serbe de l’époque peut être sans aucune doute prouvée, et aussi il était prévenu de la préparation de l’assassinat et son action passive a contribué à la réalisation. Conformément aux enquêtes faites á Sarajevo, le 11 juillet 1914, par Wiesner, conseiller de ministre autrichien des affaires étrangères, rien d’autre ne pouvait être prouvé que l’assassinat avait été organisé de Beograd et que les pistolets ont été attribués par le commandant Tankosic et l’agent ferroviaire Ciganovic. Mais une chose est certaine : á la fin de mai et au début de juin 1914, le gouvernement serbe á été informé sur la préparation d’un assassinat éventuel contre le prince héritier, et voulait prévenir ce dernier pour éviter l’aggravation de la situation tendue avec la monarchie. Mais en même temps, l'arrestation des comploteurs et leur livraison á la famille Habsbourg aurait directement provoqué un conflit politique interne et la chute du gouvernement.

Il faut avant toute chose signaler qu’une autre version de l’assassinat a été fournie par le gouvernement serbe. Stanoj Stanojevic, professeur universitaire à Beograd a développé, dans son œuvre, que l’assassinat de prince héritier avait été commis par un autre mouvement d’indépendance, Crena Ruka (La Maine Noire), fondée en 1911, dont le dirigeant était, à l’époque, le chef d’état-major serbe Dragutin Dimitrijevic. Cet haut-officier de l’armée serbe a été informé par l’état-major russe qu’à l’occasion de la rencontre de l’empereur allemand et le prince héritier autrichien, en octobre 1913, les deux hommes politiques étaient convenus de la nécessité d’une intervention autrichienne sur le territoire de la Serbie. Etant prévenu des manœuvres militaires de l’armée austro-hongroise en Bosnie, Dimitrijevic était absolument convaincu que la Monarchie interviendrait sur le territoire de son pays. Il ne restait qu’une seule solution pour éviter cette intervention militaire: assassiner le prince héritier. A l’époque, le commandant Tankosic, membre du même mouvement, a informé Dimitrijevic que deux jeunes serbes avaient cherché à lui demander de l’aide pour assassiner le prince héritier. Le chef d’état-major a ordonné au commandant de mettre à la disposition des jeunes les armes et accessoires nécessaires. Après que les deux jeunes aient quitté la ville de Beograd, le comité central de Crena Ruka a été convoqué pour être informé du projet d’assassinat.

Il ne faut pas croire que l’assassinat de François-Ferdinand fut la seule action terroriste. Le 15 juin 1910, le général commandant de corps armée, gouverneur de la Bosnie-Herzégovine, Varesanin, a été assassiné par l’étudiant Bogdan Žerajic à Sarajevo, qui s’est suicidé juste après l’attentat, tandis que tous ses papiers avaient été préalablement détruits. Il était par conséquent impossible de prouver le rôle des mouvements terroristes serbes, mais l’assassin a été glorifié comme héros national par les quotidiens serbes. Le 8 juin 1912, l’étudiant Luka Jukic a tenté d’assassiner Cuvaj, commissaire royal ; mais il s’est malencontreusement trompé, et c’est le conseiller Hrvojic qui a été touché par la balle. Selon le dossier de l’enquête, l’auteur de l’attentat n’a fait que mettre en application les projets élaborés par Narodna Obrana. Le 20 mai 1914, un attentat a été préparé par Jakov Sefer contre le ban de Croatie, Skerlecz Ivan, mais il a été déjoué dans les dernières secondes par un policier. Il était prouvé que cette tentative avait été élaborée dans le cadre dudit mouvement serbe. Nous pouvons constater qu’il existe des points communs entre chacun de ces attentats : les auteurs étaient jeunes et révolutionnaire ; la préparation a été effectuée sur le territoire serbe d’où venaient, dans tous les cas, les aides matérielles, les armes, les accessoires pour les bombes. Les hauts-dirigeants de la Monarchie austro-hongroise étaient impuissants face à ces attentats, alors que l’assassinat de ces dirigeants autrichiens poursuivait le même but que la future disparition du prince héritier.

Après la fondation de Narodna Obrana, plusieurs autres mouvements ayant pour but d’instaurer la Grande Serbie, et de déblayer le terrain pour sa réalisation, ont vu le jour. Slovenski Jug, mouvement d’étudiant, a créé une cellule-fille même aux Etats-Unis ; en 1907, l’attentat fait par ce mouvement contre le duc [devenu Roi par la suite] du Monténégro est resté sans résultat. En 1902, une association, nommée Prosvjeta, ayant un but proprement culturel, a été fondé, pour devenir par la suite instrument de la propagande serbe. Elle a institué plusieurs bibliothèques et fonctionnait pendant des années comme services d’espionnage. Sokol, fondée en 1906, avait pour but de former des soldat parmi ses membres. Plusieurs mouvements recrutaient les jeunes et les étudiants, notamment Omladina (La Jeunesse), Zora (Le Petit jour), et Rad (Le Travail).

Pour mieux comprendre le rôle russe, nous allons examiner le mémoire de Gottschalk, publié dans Berliner Monatshefte, en 1934. Il développe que le 14 juin 1914, la famille tsariste a rencontré officiellement le roi roumain Carol 1er à Constanza, ville maritime au bord de la Mer Noire. Après la visite, le 24 juin 1914, le Chef de la diplomatie russe, Sazonow, a rédigé un rapport sur la rencontre, dans lequel il a développé qu’une intervention militaire autrichienne sur le territoire serbe ne serait jamais tolérée par les russes. Prenant en considération que ce rapport a été rédigé quelques jours avant la tragédie de Sarajevo, il est à présumer qu’en ce temps-là, une intervention autrichienne a été tenue possible à Saint-Pétersbourg. Autre élément intéressant, le 31 juin 1914 [c’est-à-dire, après la tragédie, mais avant la notification autrichienne de l’état de guerre] Sazonow a rencontré les ambassadeurs français et anglais à Saint-Pétersbourg ; l’ambassadeur roumain a assisté à cette rencontre officielle. Il semble évident que ces plans contre la Monarchie austro-hongroise ont été soutenus par les grandes puissances européennes. En 1924, dans Kriegsschuldfrage, journal de Berlin, Jovanovic Ljuba, ancien ministère d’éducation du gouvernement serbe de Pasic, a publié un mémoire sous le titre « La crise du slavisme ». Il a établi qu’en été 1914, le premier ministre serbe, Pasic, était informé de la préparation d’un attentat contre le prince héritier à Sarajevo. Le Conseil des ministres a ordonné aux services frontaliers de renforcer le contrôle sur la frontière et d’empêcher le passage des personnes précisément identifiées. Selon Jovanovic, les gardes-frontières étaient eux-mêmes membres des complots, ce qui n’a pas permis la mise en application de la décision gouvernementale.

La note de la Monarchie

Le 11 juin 1914, une réunion a été convoquée pour consigner les sanctions contre la Serbie dans une note. Une lettre d’István Tisza, premier ministre hongrois, adressée à l’empereur austro-hongrois, nous donne la possibilité d’examiner la position hongroise dans ce domaine. Dans sa lettre de 11 juin 1914, le chef de gouvernement hongrois a clairement déclaré : « …jusqu’à ce moment, nous ne possédons pas de preuves suffisantes pour rendre la Serbie responsable de l’assassinat de François-Ferdinand, et déclarer la guerre à cet Etat… ». La position de Tisza était claire : il est suffisant d’utiliser les sanctions politiques, mais il faut absolument éviter d’intervenir militairement au territoire serbe. En prenant la même position qu’en octobre 1913, le Premier ministre Tisza a encouragé « une action radicale », qui serait nécessaire et suffisante pour un succès diplomatique. Burian, ministre austro-hongrois de la finance, a été habilité à participer à cette réunion et à présenter les intérêts hongrois. Après la réunion, il a informé son premier ministre : « …On est d’accord de ne pas intervenir militairement au territoire serbe… ». Le même jour, l’empereur allemand a accordé à la Monarchie son appui plein et entier. Le 14 juillet, une réunion, avec la participation de Brechtold et Burian, a fixé les points de la note autrichienne; aux termes de la réunion, il avait été convenu d’attendre la fin de la visite de Président de la République française, R. Poincaré, à Saint-Pétersbourg pour adresser la note au gouvernement serbe. Le 19 juillet, le cabinet commun s’est réuni à Vienne pour fixer l’heure précise de la transmission de la note : le 23 juin, à 5 heures de l’après-midi. Selon les mots de Brechtold : « …il est impossible d’attendre plus longtemps, parce que Berlin va s’énerver de plus en plus… ».

Le 20 juillet 1914, le président Poincaré est arrivé au bord de son navire à Saint-Pétersbourg pour une visite officielle. Dans cette situation politique très dangereuse, cette visite attirait l’attention de tous les hommes politiques européens. Le lendemain, à 16 heures, le président Poincaré a rencontré les ambassadeurs accrédités à Saint-Pétersbourg. Il n'échangea aucun mot avec l’ambassadeur allemand sur la situation politique, tandis que les discussions avec les ambassadeurs italien et espagnol relevaient davantage du "badinage". L’ambassadeur austro-hongrois, Szapáry, après deux mois d’absence à cause de la maladie de sa femme et de son fils, est reparti un jour avant la visite de président français, ceci pouvant expliquer l'aggravation du conflit austronésien. Poincaré a affirmé qu’il faudrait résoudre le conflit avec la plus grande prudence possible, mais en même temps il a prévenu que « ce conflit sera traité avec bienveillance. Mais, de la même manière, il tournerait à l’aigre. La Serbie possède trop d’amis en Russie. Et la Russie, elle a une alliée : c’est la France ! ». Selon le communiqué commun, les deux chefs d’Etat étaient d’accord pour maintenir la paix européenne et l’équilibre politique, y compris l’équilibre à l’Est de l’Europe. Avant de reprendre le voyage vers la Suède, le tsar russe et le président français se sont rencontrés encore une fois pour fixer leurs positions concernant la situation de Balkans. Tous les deux hommes s’accordaient sur une agression potentielle germano-autrichienne dans les Balkans contre la Serbie. Ils étaient en accord de recourir à des mesures pacifiques.

Le préambule de la note a rappelé que « l’annexion » des territoires de la Bosnie-Herzégovine [c’est-à-dire la transformation du titre acquis en 1878 au congrès de Berlin, comme cession à des fins d’administration pour le titre de souveraineté entière en 1908] était acceptée par le gouvernement serbe conformément á la note autrichienne de 31 mars 1909; et le gouvernement serbe se chargeait d’améliorer ses liens politiques avec la Monarchie. Mais selon la note, cette amélioration ne se réalisait pas. Les mouvements radicaux ont été longtemps tolérés et indirectement soutenus par le gouvernement serbe ; ce fait peut être considéré comme cause directe de l’attentat contre le prince héritier. Les deux premiers articles de la note ont été consacrés à la nécessité de liquider tous les mouvements d’indépendance ayant pour but d’agir contre l’unité territoriale de la Monarchie. Le troisième et le quatrième article visaient à liquider tous les propagandes, notamment celles qui peuvent être trouvées dans l’enseignement public, l’administration publique et l’armée serbe. La souveraineté de gouvernement serbe a été évidemment touchée par l’article 5, en déclarant : « le gouvernement serbe se charge de coopérer avec toutes les autorités autrichiennes et de la Monarchie pour liquider les mouvements radicaux ayant pour but d’agir contre la Monarchie ». La note a fixé un délai de 48 heures pour formuler la demander serbe.

Au moment de la transmission de la note, les hauts dirigeants politiques serbes ne se trouvaient pas dans la capitale, en raison de la préparation de l’élection législative. La note a été reçue par Pacu, ministre de la finance serbe, vice premier ministre, qui, au même moment, a demandé la protection politique de la Russie et déclaré que le gouvernement serbe ne pouvait pas accepter les revendications autrichiennes. La réunion des ministres a été convoquée le matin de 24 juillet : le premier ministre Pasic a déclaré qu’il faillait attendre jusqu’à l’arrivée de la réponse russe avant de prendre des mesures militaires. Il était clair que dans cette situation, même avec le soutien militaire de la Russie, la Serbie n’était pas capable de sauvegarder ses frontières face aux interventions autrichiennes. Il n'était jugé opportun d'entrer en guerre avec la Monarchie, même avec le soutien militaire russe.

Appréciation de l’attentat par la diplomatie française

Les ambassadeurs français étaient chargés de rédiger ordinairement des rapports pour le Chef de la diplomatie française, permettant de connaître tous les détails importants de la politique interne et externe des pays. Ces rapports nous permettent également d’examiner comment les ambassadeurs français accrédités dans les plus importantes capitales européennes ont apprécié la situation politique et l’opinion publique, consécutivement à l’attentat de prince héritier.

L’ambassadeur français à Rome, Barrière, a rédigé son rapport et l’a envoyé au Ministère Viviani le 30 juin 1914 ; au premier abord, l’opinion publique et tous les hommes politiques ont été choqués par l’attentat, mais la situation a rapidement changé. Cela peut être expliqué par le fait que le prince héritier était contre le rattachement à l’Italie du territoire autrichien habité par les italiens.

L’ambassadeur français à Beograd, Descos, a rédigé son rapport le 27 juin 1914, dans lequel, il affirme que l’attentat avait été indifféremment reçu par le peuple serbe, tandis que selon la plupart des journaux, ce n’était que la Monarchie et le gouvernement autrichien qui devaient prendre la responsabilité de l’attentat. Le jeune Gavrilo Princip est devenu héros national serbe.

L’ambassadeur français à Vienne, Dumaine, rédigeant son rapport le 3 juillet 1914, a développé l’idée que l’attentat a rallumé la haine contre la Serbie et la Russie, et sa vengeance servirait de prétexte pour raviver la question de Balkans.

L’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, Paléologue, dans son rapport de 30 juin 1914, a développé que la presse russe conservait une certaine décente ; mais tous les journaux étaient d’accord pour dire que l’attentat devait être considéré comme l’expiation de la Monarchie pour tous les crimes commis par elle contre la Bosnie-Herzégovine. En ce qui concerne le personnage de François-Ferdinand, selon les cercles politiques russes, la Russie a perdu son ennemie le plus audacieux.

Conclusions

Le terrorisme international, même au début de la XXeme siècle, pouvait donc déclencher une guerre mondiale. Mais l’assassinat de François Ferdinand, comme tous les autres attentats commis contre les hauts dirigeants autrichiens, peut-il être considéré comme un des premiers exemples du terrorisme international ? La réponse est affirmative.

La responsabilité du gouvernement serbe, même indirecte, doit être établie. Les mouvements d’indépendance serbes ont été soutenus, de manière politique et matérielle, par tous les gouvernement serbes. Les hauts officiers de l’armée serbe étaient dirigeants desdits mouvements, et, comme nous venons de le constater, tous les accessoires et moyens ont été fournis par eux. De plus, le gouvernement serbe n’était pas capable de prendre les mesures apprpriées pour essayer de contrecarrer la préparation des attentats. En vrai dire, il n’avait pas l’intention de le faire. La volonté de créer un Etat serbe indépendant a été encouragée et, bien sur, soutenue par la Russie. Par conséquent, l’influence russe sur la naissance de la Serbie indépendante a été absolument fondamentale. Le territoire serbe est devenu une zone d’accrochage entre la Monarchie et la Russie. Ces deux grandes puissances européennes avaient l’intention de tirer ce territoire vers leur zone d'influence. L’éclatement du conflit était ainsi inévitable au terme d’un exemple de terrorisme international.